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Alberto Manguel expose ici un voyage émotionnel, un périple intellectuel et finalement toute une vie de dévotion aux livres comme à ceux et celles qui les font.
Photo: Alain Jocard Agence France-Presse Alberto Manguel expose ici un voyage émotionnel, un périple intellectuel et finalement toute une vie de dévotion aux livres comme à ceux et celles qui les font.

Au début des années 1930, un divorce for?a le critique culturel Walter Benjamin à quitter une grande maison de Berlin pour s’installer dans un petit meublé médiocre. Il ne possédait presque plus rien (son ex-femme, journaliste et écrivaine, payait la plupart des comptes), sauf quelque 2000 livres qui le suivirent dans ses nouveaux minuscules quartiers.

Le déménagement des précieux ouvrages fournit à Benjamin l’occasion de réfléchir à son rapport aux livres, ce qui donna le texte Je déballe ma bibliothèque, traduit et publié en fran?ais avec d’autres essais, dont un manuel d’instruction dit ??pour collectionneurs pauvres??.

Un amoureux des livres

Alberto Manguel rappelle brièvement ce texte connu des bibliophiles dans son propre ouvrage dont le titre se veut aussi l’hommage d’un amoureux des livres doublé d’un fin critique culturel à un autre, son semblable, son frère. Je remballe ma bibliothèquese présente comme ??Une élégie et quelques digressions?? (c’est le sous-titre) par lesquelles le célèbre penseur de la lecture expose un voyage émotionnel, un périple intellectuel et finalement toute une vie de dévotion aux livres comme à ceux et à celles qui les font.

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Un autre déménagement forcé fournit l’anecdote de départ. En 2015, à la suite de tracas avec l’administration fran?aise (il n’entre pas dans les détails), l’érudit décide de quitter le village de la Loire où il est installé depuis quelques années pour déménager à New York, puis à Buenos Aires, la ville d’une partie de son enfance.

Alberto Manguel possède alors 35?000 livres déployés dans un ancien presbytère. ??J’ai souvent senti que ma bibliothèque expliquait qui j’étais, me donnait une identité mouvante qui ne cessait de se transformer au fil des ans, confie une des premières pages du petit essai. […] Je sais que mon histoire vraie se trouve tout entière ici, quelque part sur ces rayonnages, et que pour la trouver, je n’ai besoin que de temps et de chance. Je ne la trouve jamais. Mon histoire reste insaisissable car ce n’est jamais l’histoire définitive.??

Le reste entremêle les confidences personnelles et les réflexions de ce penseur des livres et de la lecture. Le récent directeur de la Bibliothèque nationale d’Argentine (il ne l’est plus) dit, par exemple, qu’une telle institution doit permettre à tous les citoyens de prendre conscience de la lecture en tant que savoir fondamental, mais aussi ??en tant que moyen de stimuler et de libérer l’imagination??. Les digressions annoncées (il y en a dix) permettent de présenter des échappées brillantes sur la figure du Golem, l’importance des rêves ou le pouvoir éthique des mots.

Installation au Canada

Alberto Manguel parle évidemment de son installation au Canada dans les années 1980 et de son choix de devenir Canadien parce que, pour la première fois de sa vie de nomade, il avait l’impression de se trouver dans une société où il pouvait ??jouer un r?le actif en tant que citoyen??. Il donne l’exemple concret de ses participations à des jurys du Conseil des arts…

En déballant sa bibliothèque, il découvre un exemplaire de Maria Chapdelaine, de Louis Hémon, maintenant en sa possession après avoir appartenu au roi du commerce Timothy Eaton. ??Les pages n’avaient été coupées que jusqu’à la quatre-vingt-treizième, avec un marque-page de l’h?tel Savoy, à Londres, et symbolisaient pour moi mon pays d’adoption, confie le bibliophile. La quintessence du roman québécois, écrit par un Fran?ais, lu jusqu’à la moitié par un magnat anglo-canadien dans un aristocratique h?tel londonien.??

Un ??collectionneur pauvre??

Cet exemplaire a du vécu. Pour le reste, Manguel reconna?t lui-même ne pas être un collectionneur de trésors, de livres remarquables ou simplement d’ouvrages de haute valeur marchande. C’est un ??collectionneur pauvre??, pour citer Benjamin.

En tout cas, il n’a pas les moyens de Pierre Bergé, complice du grand couturier Yves Saint Laurent, dont la bibliothèque exceptionnelle vient d’être liquidée en quatre temps par Sotheby’s. Une des soirées ne proposait pas moins de 25 exemplaires de l’édition originale de Salammb?, de Flaubert. On répète?: 25?! Et on se demande bien pourquoi et à quoi bon.

La bibliothèque de Manguel ne compte que quelques ouvrages de valeur, et en gros 34?000 et quelques éditions banales, soit 17 fois le compte de Walter Benjamin il y a presque un siècle.

Sa boulimie consommatrice et conservatrice n’en frise pas moins la pathologie à sa manière et force elle aussi à se questionner sur cette accumulation débridée, pour ne pas dire maladive. En tout cas, Manguel ne ressemble pas à son cher Borges, qui ne conservait que quelques centaines de livres. ??Et même ceux-là, il avait l’habitude d’en faire cadeau à ses visiteurs??, note honnêtement son compatriote argentin devenu canadien.

La bibliothèque de Manguel n’est toujours pas déballée. Les caisses dorment quelque part près de chez vous. Les ouvrages ont été patiemment catalogués par l’universitaire Jillian Tomm de Montréal. Il existe un vague projet de la protéger intacte pour la postérité.

Benjamin, lui, a facilité la tache aux nouveaux historiens des idées et des livres en commen?ant très t?t à tenir une liste des ouvrages qu’il lisait. Le premier cahier est perdu et la litanie commence au no?462. Benjamin lisait Proust comme Agatha Christie, Kafka comme Simenon.

Sa liste s’arrête à la 1712e?entrée, une inscription faite juste avant le départ de l’intellectuel juif allemand pour la frontière espagnole, où il va se suicider par crainte d’une arrestation et d’une déportation imminente.

Je remballe ma bibliothèque. Une élégie et quelques digressions

★★★

Alberto Manguel, Actes Sud, Leméac, Montréal, 2019, 156?pages